Art sauvage
Par Damien Waltisperger
« Le pochoir n’a peur ni de la polémique, ni de la politique ». (Pure evil, stencil Project 2004)
Depuis quelques années, une maladie étrange s’est emparée de la capitale. Avec pour symptôme, l’apparition d’un art spontané et sauvage sur les murs et trottoirs.
La technique est pourtant vieillecomme le monde : Une matrice en négatif et un peu de peinture projetée sur une surface forment une image. Des hommes préhistoriques qui laissaient leurs mains sur les cavernes aux dadas en passant par les textes liturgiques du XVII éme siècle, le pochoir est véritablement un art premier qui a sut su évoluer et survivre. Aujourd’hui, prenant au mot la célèbre maxime soixante-huitarde « les murs ont la parole », une nouvelle génération d’artistes parisiens transforme le paysage urbain en terrain d ‘exploration artistico-ludique. Ces « artivistes » ont –répression oblige- des noms étranges : Spliff-gachette, Pixal Parazite, Lazlo ou Fû. Rencontre.
Instaurer un dialogue
Des airs de gavroche moderne et le sourire charmeur, « Spliff-Gachette », se considère comme un pochoiriste politique : « J’y suis venu par le biais du SCALP, une association anti Le Pen ». Ses thèmes favoris ? « Le désordre, le chaos producteur de bonne humeur, la fumée et le bruit des pétards ». Il a manifesté contre le CPE, comme des millions de Français : « Mes travaux sont pour moi une manière d’instaurer un dialogue qui fait cruellement défaut dans l’espace médiatique. De plus en plus d’anonymes choisissent ce biais et s’expriment dans des lieux liés à la répression des crises du CPE et des banlieues».
Pour Lazlo le petit-fils de russe blanc, rien de tel : « Juste l’envie de voir autre chose que de la publicité et des têtes d’hommes politiques sur les murs. Je ne suis pas un vandale, je vise plutôt le ludique ». Et de peindre le « catcheur masqué » mexicain : « D’après la légende, c’était un curé qui mettait un masque la nuit pour aller cogner des dealers et des voyous. Je ne sais pas si c’est vrai, mais l’ambiance du catch mexicain me fascine ».
Fû est très jeune, il est venu au pochoir au début de la guerre en Iraq, sa rencontre avec d’autres artistes aura été décisive. « Pas mal de gens ont des choses à dire et le pochoir permet de les exprimer sans avoir besoin de savoir dessiner. L’image saute aux yeux avec toute l’efficacité de la bichromie. Je choisis volontairement des endroits ternes : bornes électriques ou parcmètres. Pas question de s’imposer comme la publicité ».
Un brin débrouille, un brin magouille
Pixal parazite pratique quant à lui la « private joke » pleine d’attention par le pochoir. Comme beaucoup d’artistes de rue, il offre souvent son art sur les supports les plus insolites. « Au début je faisais ça par amour pour atteindre une femme, maintenant j’en sème dans Paris comme autant de mots doux pour mes proches. Le pochoir parle du quotidien de ma génération, un brin débrouille, un brin magouille. C’est à eux que je m’adresse ».
La police fait la chasse a ces activistes même si la mairie a choisi de ne pas porter plainte contre ceux qui peignent les trottoirs. La publicité dans le métro s’est appropriée ce style avec des vrais-faux slogans commerciaux. Paris a même accueilli le « stencil project » en 2004, le premier rassemblement international de cet art de rue. Une quinzaine de pays étaient représentés, du Danemark au Japon. Et le pochoir voyage, car des matrices s’échangent par la poste. Un des artistes a même lancé « J’ai un contact aux Etats-Unis, si les Américains s’intéressent à nous, ils verront peut-être mon travail bientôt et les Français, celui de mon correspondant ». Vous êtes prévenus.
La tendance se retrouve aussi sur Internet, où de plus en plus de sites font la part belle au pochoir. Paris Pochoir est le point de ralliement des adeptes de cet art avec plus de 80 artistes représentés. Son webmaster juge que le pochoir va continuer à se développer : « il y a eu des vagues depuis les années 80, mais le phénomène enfle depuis 5 ans grâce à des personnalités connues comme Miss Tic ou Jeff Aérosol. Cette technique a atteint une maturité et à terme finira dans les musés ».
En attendant, la rue expose ces bijoux d’humour, de poésie ou de contestation, tous les jours et gratuitement. A Paris, la Bastille, la place de la République et plus généralement les quartiers populaires et nocturnes sont des cibles de choix. Mais parfois, l’image et le texte jaillissent au coin d’une rue calme, incongrus et éphémères comme un sourire de passant. Pour découvrir cet art, il faut flâner, prendre le temps de scruter et se perdre. En cela, le pochoir est une invitation au marivaudage avec la ville, et une véritable réflexion sur le rôle que l’homme y joue.
Quelques sites :
www.parispochoirs.com/
LE site de référence du pochoir dans la capitale.
Le site du collectif Splix, qui regroupe Lazlo, Spliff gachette et Pixal Parazite.
Le site du très connu londonien Bansky,
Le site officiel du « Stencil Project ».